Sur de nombreux marchés africains, la circulation de produits contrefaits, dilués, substitués ou mal étiquetés n’est pas un simple « bruit de fond » : c’est un frein direct à la compétitivité, à la santé publique et à la transition énergétique. Face à l’ampleur des fraudes, la traçabilité (capacité à identifier, authentifier et suivre un produit tout au long de sa chaîne de valeur) s’impose comme une réponse pragmatique et créatrice de valeur.
L’enjeu est clair : remplacer la suspicion par la confiance. Une confiance qui rassure le consommateur, protège les entreprises qui investissent, et aide les États à mobiliser des recettes fiscales, à formaliser des secteurs entiers et à mieux réguler des marchés sensibles.
Pourquoi la traçabilité devient une priorité stratégique en Afrique
La traçabilité répond simultanément à trois urgences :
- Économique: elle limite les pertes liées à la fraude, réduit l’informel et améliore la collecte fiscale, notamment sur les produits soumis à accises.
- Sanitaire: elle contribue à sécuriser l’accès à des produits de santé conformes, en particulier face aux médicaments falsifiés.
- Environnementale: elle aide à mieux contrôler l’origine des produits et des matières, ainsi que les impacts masqués (qualité, déchets, provenance, durabilité).
Le point commun entre ces dimensions : sans mécanismes fiables d’identification et d’authentification, il devient difficile de distinguer le produit conforme du produit frauduleux, et donc d’appliquer les règles, de protéger les citoyens et d’attirer des investissements durables.
Fraude alimentaire : protéger les consommateurs et valoriser les filières
La fraude alimentaire prend des formes variées : contrefaçon, dilution, substitution, mauvais étiquetage, fausse origine géographique, etc. À l’échelle mondiale, la fraude prive l’industrie alimentaire de 30 à 40 milliards de dollars par an (ordre de grandeur cité dans le contexte fourni). Dans l’Union européenne, entre 2016 et 2019, la fraude alimentaire a augmenté de 85 %.
Des produits du quotidien particulièrement exposés
En Afrique, plusieurs produits figurent parmi les plus concernés :
- huile de palme,
- poisson,
- bananes plantain,
- miel,
- riz,
- sucre,
- alcool,
- et, de façon très marquée à l’échelle internationale, l’huile d’olive.
L’enjeu n’est pas seulement de « lutter contre la fraude » : c’est aussi de créer un avantage compétitif pour les producteurs et transformateurs sérieux, en rendant la qualité vérifiable et donc monétisable (meilleure réputation, meilleur accès aux marchés, réduction des litiges, meilleure fidélité client).
Focus : l’huile d’olive, un marché où la confiance fait la valeur
Selon les éléments cités dans le contexte fourni, la production des pays membres du Conseil oléicole international a atteint 3 millions de tonnes. Le Maroc, membre de cette organisation, a été crédité d’une production attendue d’environ 200 000 tonnes pour la saison 2021-2022. La montée en valeur de ce marché s’accompagne d’une montée de la fraude : substitution par d’autres huiles, dilution avec des huiles de qualité inférieure, fausse provenance, distribution de contrefaçons, etc.
Dans ce type de marché, la traçabilité apporte une réponse très concrète : elle rend possible une preuve vérifiable de l’origine, de la conformité et de l’intégrité du produit. Et quand la preuve devient simple à contrôler, la fraude perd une partie de sa rentabilité.
Fraude sanitaire : sécuriser les médicaments, sauver des vies, renforcer la confiance
La santé est un domaine où la traçabilité est directement liée à la protection des vies humaines. Le contexte fourni rappelle plusieurs points majeurs cités par l’Organisation mondiale de la santé et repris dans le rapport évoqué :
- 42 % des faux médicaments signalés à l’OMS entre 2013 et 2017 provenaient du continent africain.
- La fraude aux médicaments y est estimée à environ 200 milliards de dollars par an (ordre de grandeur communiqué dans le contexte fourni).
- On estime que près de 200 000 enfants africains meurent chaque année de la prise de médicaments falsifiés ou de qualité inférieure (antibiotiques, antipaludéens, vaccins).
Dans ce secteur, la promesse de la traçabilité est puissante : permettre à chaque acteur (autorités, grossistes, pharmacies, patients) de vérifier l’authenticité d’un produit et de détecter plus vite les anomalies, tout en améliorant la visibilité sur les flux.
Un levier pour des systèmes de santé plus fiables
Au-delà de la lutte contre la contrefaçon, la traçabilité contribue à :
- améliorer la gestion des stocks et limiter les ruptures,
- mieux cibler les contrôles,
- réduire les coûts liés aux crises (rappels, enquêtes, pertes de confiance),
- renforcer l’adoption des produits conformes grâce à une preuve simple et accessible.
Fraude énergétique : sécuriser les recettes, réduire les pertes et assainir le marché
Le secteur de l’énergie illustre une réalité souvent sous-estimée : la fraude n’est pas seulement une question de qualité, c’est aussi une question de souveraineté économique et de sécurité. Selon les données citées dans le contexte fourni, 133 milliards de dollars de carburants sont volés, falsifiés ou escroqués chaque année sur un marché global de 7 trillions de dollars.
Pourquoi les carburants illicites coûtent si cher
La fraude peut prendre plusieurs formes : importations illégales, vols dans les pipelines et dépôts, carburants frelatés avec solvants à bas prix, sous-déclaration, raffinage illégal, détournement de carburant subventionné. Le coût est double :
- financier (pertes de taxes, pertes de revenus, concurrence déloyale),
- structurel (crime organisé, instabilité, baisse de la qualité des carburants et impacts sur les moteurs, sur la sécurité et sur les émissions).
Le contexte fourni cite aussi des exemples de pertes ou détournements importants : Nigeria, Libye, Ghana, Cameroun. Sans détailler au-delà des chiffres communiqués, le message essentiel reste le même : quand le carburant devient impossible à distinguer, à contrôler et à prouver, la fraude se diffuse rapidement. La traçabilité (sicpa, dont le marquage sécurisé) est alors un outil de reprise de contrôle.
Et demain : des enjeux similaires pour les énergies décarbonées
Le rapport cité dans le contexte fourni souligne que les enjeux de traçabilité s’étendent aux renouvelables : origine « verte », qualité des équipements (batteries, électrolyseurs), extraction illégale de matières premières, impacts environnementaux masqués, gestion des déchets. À mesure que ces filières prennent de la valeur, la preuve de conformité devient un actif économique.
Ce que recouvre la traçabilité : identification, authentification, marquage
La traçabilité n’est pas un mot à la mode, c’est un ensemble de capacités qui se complètent. Dans l’approche mise en avant dans le contexte fourni, trois briques sont centrales :
- Identification: associer un produit à une identité unique (lot, unité, origine, acteur, date).
- Authentification: permettre de vérifier que le produit est bien celui qu’il prétend être (et qu’il n’a pas été remplacé).
- Marquage: appliquer des marqueurs sécurisés (physiques et / ou numériques) rendant la falsification plus difficile et la vérification plus simple.
L’intérêt majeur est opérationnel : au lieu d’un contrôle uniquement ponctuel et coûteux, on bâtit un système où la conformité se vérifie en continu, avec des preuves exploitables par les autorités, les entreprises et parfois le consommateur.
Une économie de confiance repose sur des données protégées, infalsifiables et vérifiables, afin que les transactions et les produits soient plus transparents et plus sûrs.
Les bénéfices d’une « économie de confiance » pour les États, les entreprises et les citoyens
Pour les États : mobiliser des recettes et moderniser l’action publique
Sur les produits soumis à accises (tabac, alcools, boissons, etc.) et sur des marchés sensibles, la traçabilité peut soutenir :
- la hausse des recettes fiscales grâce à une meilleure conformité,
- la réduction de l’informel par une meilleure visibilité sur les opérateurs,
- l’efficacité administrative (contrôles mieux ciblés, données consolidées),
- la crédibilité internationale via des systèmes plus transparents.
Le contexte fourni rappelle aussi un élément structurel : dans les pays en développement, le ratio recettes fiscales / PIB est d’environ 19 % contre 26 % dans les économies développées. La traçabilité ne remplace pas une réforme fiscale, mais elle peut devenir un accélérateur très concret de conformité et de collecte.
Pour les entreprises : protéger la marque, sécuriser les ventes, mieux planifier
Une chaîne d’approvisionnement plus traçable apporte des bénéfices immédiats :
- protection contre la contrefaçon (et donc protection du chiffre d’affaires),
- réduction des litiges (preuve d’origine, preuve de conformité),
- amélioration de la qualité via une meilleure maîtrise des lots et des fournisseurs,
- accès facilité à certains marchés et partenaires exigeant des garanties.
Pour les consommateurs : vérifier, choisir, faire confiance
Le bénéfice le plus visible est simple : acheter un produit et pouvoir se dire «je sais ce que c’est». Dans l’alimentaire, c’est la confiance sur l’étiquetage et la qualité. Dans la santé, c’est la sécurité. Dans l’énergie, c’est la qualité du carburant et la baisse des réseaux illicites qui perturbent les prix et les approvisionnements.
Traçabilité et réformes : le rôle des cadres BEPS et CRS
La traçabilité des produits n’est pas isolée : elle fonctionne mieux quand elle s’inscrit dans un environnement juridique et fiscal cohérent. Le contexte fourni insiste sur l’intérêt d’adhérer à des cadres internationaux, notamment :
BEPS : lutter contre l’érosion de la base fiscale et le transfert de bénéfices
Le plan d’action BEPS (Base Erosion and Profit Shifting), initié en 2015 par des pays du G20, de l’OCDE et un groupe de pays incluant l’Afrique du Sud, vise notamment à mieux répartir les droits d’imposition et à garantir un niveau minimal d’imposition des multinationales (éléments cités dans le contexte fourni).
Dans une logique « économie de confiance », BEPS apporte :
- un signal de volonté politique,
- un cadre pour améliorer la législation en s’inspirant de bonnes pratiques,
- un levier de montée en compétence des administrations fiscales.
CRS : échange automatique d’informations financières
La norme CRS (Common Reporting Standard), dite norme commune de déclaration, repose sur l’échange automatique d’informations relatives aux comptes financiers détenus par des non-résidents (principe et fonctionnement décrits dans le contexte fourni). L’intérêt est de réduire l’opacité sur certains flux, et de soutenir une concurrence plus loyale.
Dans la pratique, BEPS et CRS ne « remplacent » pas la traçabilité des produits. Ils agissent plutôt comme des cadres qui renforcent la cohérence globale : les règles s’appliquent mieux quand les preuves existent et quand l’information circule de façon structurée.
Des résultats mesurables : recettes fiscales et formalisation en hausse
L’un des aspects les plus convaincants d’une stratégie de traçabilité est qu’elle peut produire des résultats chiffrés, rapidement lisibles par les décideurs. Le contexte fourni mentionne des projets ayant permis :
- une hausse des recettes fiscales au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie,
- une augmentation du nombre d’opérateurs recensés au Togo, au Maroc et en Ouganda.
| Type de gain observé | Pays (exemples cités) | Résultat |
|---|---|---|
| Accroissement des recettes fiscales | Kenya | + 45 % |
| Accroissement des recettes fiscales | Ouganda | + 40 % |
| Accroissement des recettes fiscales | Tanzanie | + 128 % |
| Augmentation du nombre d’opérateurs recensés | Togo | + 90 % |
| Augmentation du nombre d’opérateurs recensés | Maroc | + 20 % |
| Augmentation du nombre d’opérateurs recensés | Ouganda | + 262 % |
Ces chiffres, présentés dans le contexte fourni, illustrent un point essentiel : la traçabilité n’est pas seulement un sujet de conformité, c’est un levier de performance publique et un outil de formalisation qui peut transformer la base économique.
Comment réussir un programme de traçabilité : une approche en 6 étapes
Pour passer de l’intention à l’impact, les projets performants combinent technologie, gouvernance et adoption. Voici une trame opérationnelle, adaptable selon les secteurs.
1) Cibler les catégories à forte valeur et à fort risque
Commencer par les produits où l’impact est maximal :
- produits de santé (risque vital),
- produits soumis à accises (impact fiscal),
- produits alimentaires fortement fraudés (impact sur la confiance et l’export),
- carburants (impact fiscal et sécurité).
2) Définir clairement le modèle de preuve
Une bonne question à se poser : qui doit vérifier quoi, quand, et avec quel niveau de certitude ? Selon les cas, la vérification peut être faite par :
- les autorités de régulation,
- les douanes,
- les grossistes et distributeurs,
- les détaillants,
- et parfois les consommateurs.
3) Mettre en place un cadre juridique et des règles d’exécution
La technologie ne remplace pas la règle. Un dispositif efficace s’appuie sur :
- des obligations de marquage ou d’identification (selon les catégories),
- des procédures de contrôle proportionnées,
- des sanctions crédibles contre la fraude,
- des dispositions facilitant la coopération entre administrations.
4) Déployer des solutions robustes et adaptées au terrain
Un bon système privilégie :
- la simplicité de lecture et de vérification,
- la résistance à la falsification,
- la continuité opérationnelle (même en conditions difficiles),
- la capacité à produire des données exploitables pour l’action publique.
5) Embarquer les opérateurs économiques (et réduire les frictions)
La traçabilité est plus efficace quand elle est perçue comme un accélérateur, pas comme une contrainte. Pour favoriser l’adhésion :
- clarifier les bénéfices pour les acteurs conformes (protection, accès marché, crédibilité),
- prévoir des périodes de transition,
- former les opérateurs et les équipes de contrôle.
6) Communiquer sur la confiance et les résultats
Quand la population comprend l’intérêt (sécurité, qualité, authenticité) et que les résultats sont publiés (opérateurs recensés, fraude réduite, recettes en hausse), l’adoption s’accélère. La traçabilité devient alors un cercle vertueux: plus on vérifie, plus le marché se normalise, plus les opérateurs sérieux investissent.
Quels indicateurs suivre pour piloter la performance
Pour transformer un programme en succès durable, il est utile de suivre des indicateurs simples, alignés sur les objectifs.
Indicateurs économiques et fiscaux
- évolution des recettes sur les catégories ciblées,
- taux de conformité des opérateurs,
- part estimée du marché informel (avant / après),
- nombre d’opérateurs enregistrés et actifs.
Indicateurs qualité et sécurité
- taux de détection de non-conformités (et délais de traitement),
- incidents qualité signalés,
- résultats de contrôles sur lots (selon les filières).
Indicateurs d’adoption et d’efficacité opérationnelle
- temps moyen de contrôle,
- taux d’utilisation des mécanismes de vérification,
- couverture géographique réelle du dispositif,
- coût de contrôle par unité de valeur protégée (une approche utile pour arbitrer).
Conclusion : la traçabilité comme accélérateur de confiance et de prospérité
Dans l’alimentaire, elle protège les filières et la réputation. Dans la santé, elle renforce la sécurité des patients et la crédibilité du système. Dans l’énergie, elle contribue à reprendre le contrôle sur des flux à fort enjeu fiscal et sécuritaire. Et, au-delà des secteurs, elle aide à bâtir une économie de confiance: un environnement où la conformité se prouve, où les règles s’appliquent mieux, et où les opérateurs sérieux sont récompensés par un marché plus sain.
Les gains observés dans des projets cités (hausse des recettes fiscales et formalisation via l’enregistrement des opérateurs) montrent une direction encourageante : la traçabilité n’est pas seulement une dépense de contrôle, c’est un investissement de transformation capable de générer des résultats mesurables, de la valeur économique et une meilleure qualité de vie.
Pour l’Afrique, l’opportunité est à portée de main : utiliser la traçabilité comme un outil de souveraineté économique, de santé publique et de durabilité, tout en renforçant l’attractivité des marchés et la confiance des partenaires.
